Je suis immortelle!

L’être humain a structurellement du mal à concevoir la complexité du monde actuel. L’évolution technologique précède largement l’évolution biologique. Alors qu’un homme reste biologiquement tel qu’il y a 10 000 ans, son environnement s’est nettement complexifié et les informations mises à sa disposition se sont infiniment multipliées alors que sa capacité à les traiter n’a pas vraiment évolué.

Nous avons donc un homme qui a très peu évolué au niveau biologique et cérébral et un environnement qui s’est nettement densifié.

Cette réalité engendre tout un tas de comportements et d’émotions, je vais me focaliser aujourd’hui sur une seule question : la confusion que nous faisons naturellement entre une « absence de preuve et preuve d’absence. »

« Je ne connais aucune femme belge et blonde qui soit intelligente, j’en déduis qu’une telle femme n’existe pas ! » Ici, vous allez me dire que c’est moi qui suis un peu belge et un peu blonde, ce à quoi je répondrai par l’affirmative : je suis en effet d’origine belge.

Personnellement, je ne suis jamais morte, puis-je en déduire que je suis immortelle ?

Avec des exemples aussi absurdes, vous identifiez parfaitement la différence entre « absence de preuve et preuve d’absence ». Vous faites immédiatement la distinction, sans aucun doute ni questionnement…mais les choses peuvent rapidement devenir moins évidentes.

« Cette personne ne manifeste aucun intérêt à mon égard, c’est donc que je ne l’intéresse pas.» Nous avons vite fait de tirer cette conclusion lorsqu’une personne ne fait pas attention à nous, et pourtant, est-ce toujours vrai ? L’un est-il la preuve de l’autre ? Cela commence à devenir litigieux. Certes, il y a une probabilité importante qu’une personne qui ne manifeste aucun intérêt ne soit pas intéressée, toutefois, ce n’est pas une preuve indubitable et certaine.

Rapprochons-nous du sujet qui nous occupe :

« Je suis fortement exposé et je n’ai jamais explosé mon compte de trading, il n’y a aucune raison pour que cela arrive ! » Pouvez-vous raisonnablement affirmer que puisque cela ne s’est pas encore produit, cela ne se produira jamais ?

Les exemples que je prends ici sont volontairement grossiers et ils ne servent qu’à illustrer un mécanisme dans lequel nous tombons tous, plus ou moins régulièrement.

Lorsque vous opérez sur les marchés financiers, aucun mouvement, aucun trade ne sont certains et vous devez accepter la complexité et les limites de vos capacités afin de pouvoir opérer convenablement et de garder une certaine maîtrise sur vos comportements et sur votre avenir financier.

L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence.

Hier, je rencontrais un trader qui a récemment beaucoup perdu, et il me disait : « Le Dax n’avait jamais atteint ce niveau, j’étais certain qu’il allait redescendre, j’ai mis un gros levier en short »

Dans sa logique, puisque le Dax n’avait jamais été aussi haut, il ne pouvait que redescendre : il a considéré l’absence de preuve comme une preuve d’absence. Puisque cela ne s’est jamais produit, cela ne se produira jamais. Je ne suis jamais morte donc je suis immortelle.

Aucun être humain n’est épargné et nous faisons tous cette confusion entre absence de preuve et preuve d’absence : puisque rien ne nous prouve qu’un scénario est possible, nous le considérons comme impossible et l’impact analytique et émotionnel en trading est important. Implication forte dans un trade, prise de risque non appropriée, réaction de peur panique ou de colère explosive au moment où « l’impossible » se produit, etc. Les exemples de dérives comportementales qui découlent directement de cette croyance sont légion.

A des enfants tout-petits et qui ont peur dans le noir, on peut expliquer qu’il n’y a rien de plus, ni rien de moins dans le noir que dans la lumière, qu’il faut juste accepter de ne pas voir, mais que tout est là, même s’ils ne le voient plus.

Lorsque nous analysons et que nous prenons position sur les marchés, c’est exactement la même chose, nous devons prendre conscience que nous sommes comme des enfants dans le noir et que nous ne voyons qu’une infime partie de la réalité, que l’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence.

Lorsque l’on assimile cette réalité, cela peut être angoissant de prendre une position, car nous prenons conscience de notre vulnérabilité et de notre ignorance. Et pourtant, cette prise de conscience vous invite à utiliser vos forces efficacement et à ne plus être balloté comme un sac plastique dans le vent.

Avoir l’illusion de savoir alors que vous ignorez vous sera très préjudiciable car les décisions que vous prendrez ne reposeront sur rien de solide.

Mettre en place une méthode de travail adaptée à votre psychologie, travailler à mieux gérer vos réactions, soigner votre exposition et votre rapport au risque, toutes ces pistes d’évolution sont à votre portée.

Par contre, une absence de preuve ne sera jamais une preuve d’absence…

8 réflexions au sujet de « Je suis immortelle! »

  1. Bonjour Caroline,

    Une fois de plus, en plein dans le mille!
    Je vois que « Le cygne noir » vous apporte encore plus d’idées qu’à l’accoutumée…
    Merci d’attirer notre attention sur ce point qui permet de regarder les choses avec un regard neuf et moins imprégné de nos jugements à priori.

    C’est toujours un plaisir de vous lire,
    Merci

  2. Excellent article Caroline!

    Pour ma part, je simplifierais mon raisonnement à ceci:

    J’aime identifier des cas et des scénarios à forte probabilité de succès et lorsqu’ils sont identifiés, j’y investi une large part de mes capitaux.

    Et tout cela, en demeurant rationnel et parfaitement conscient qu’à l’occasion, même les plus fortes probabilités de succès joueront en ma défaveur.

    Martin

  3. Quel titre, j’aime !

    La mort en trading, c’est probablement cet instant de désespoir absolu où l’on prend conscience que l’on ne pourra plus remonter la pente. Que les pertes sont devenues trop abyssales pour s’en sortir…. c’est cette petite mort qui conduit à l’oblitération totale, Cf la litanie contre la peur dans « Dune », que l’on pourrait d’ailleurs reprendre à notre compte, haut et fort, lorsque nos doigts fébriles cliquent et valident l’irrémédiable Trade de la Mort qui Tue qu’il n’aurait pas fallu prendre.

    Tout n’est plus alors que désespoir, reproche immédiat, « flagellation »… Comment en suis je arrivé là ? Mais c’est trop tard mon vieux, tu es fini maintenant, tu ne peux plus rien faire.

    Et comme nous apprenons de nos échecs, et qu’au fond de nous nous avons une âme de chat qui sommeille, eh bien hop, nous passons à la vie suivante. Attention toutefois après avoir consommé la 8ième… Néant garanti, ou recours au processus de renégociation avec son banquier préféré (« Allo Mario ? C’est Alexis et Yanis à l’appareil, tu as 2 minutes, c’est au sujet de notre résurrection grecque… »).

    Ce « Je suis Immortel(le) », c’est exactement ce que l’on ressent au fond de soi dans les périodes de Trading intenses. Je suis ce Dieu Tout Puissant, voyez ma réussite si fulgurante, vous autres n’êtes que mortels, moi je réussi et vous domine.

    Bravo pour l’article, un plaisir de lecture, … je ne vous découvre que depuis hier au hasard d’une vidéo postée sur YouTube et boum, du cognitif, du vrai, … c’est beau ! Merci.

    J’ajouterai qu’en tant qu’individu n’ayant que peu évolué biologiquement depuis 10 000 ans, j’ai été pleinement ému de constater toutefois que mon intellect (certes daté) avait trouvé en lui les ressources nécessaires au Trading, de toutes façons il existe le Trading « Binaire » proche de mes préoccupations d’hier, manger/me reproduire/dormir/survivre, relayées par mes préoccupations d’aujourd’hui manger/me reproduire/dormir/acheter mon iphone 6/passer à l’hybride pour toucher la prime de Ségo/…/survivre.

    Désolé d’avoir digressé sur votre article mais c’était aussi une invitation à nous faire réagir, non ? Ou me trompé-je ?

    Bonne soirée,

    Yves Burgalières (Pour l’instant Immortel donc c’est vrai)

    1. Bonjour Yves,
      Pas de soucis pour la digression et bienvenue sur Neuro-trading, vous n’avez pas perdu votre journée!
      J’ai tenté de me souvenir de la « litanie contre la peur » dans Dune, mais rien de vient, j’ai vu le film il y a longtemps.
      Si vous voulez développer…

      Merci

      1. Bonsoir Caroline,

        Je développe… un tantinet. 🙂

        Par association d’idées, votre article m’avait fait penser à nos peurs, celle des Traders devant être maîtrisée le plus possible afin d’agir au mieux, imperturbablement, gain ou perte n’étant que les 2 possibilités de sortie. Nous devrions donc toujours y être préparé, il n’y a normalement aucune surprise possible. Pourtant, la peur peut vite venir juste après avoir insisté un peu trop dans le mauvais sens.

        Ainsi, je souhaitai vous partager ce clin d’oeil et une méthode 100% certifiée efficace pour lutter contre ses peurs, c’est à dire la fameuse litanie de protection utilisée par le jeune Paul Muad’Dib (l’élu futur Empereur de Dune). Il évacue ses peurs, et retrouve son self control, en récitant mentalement cette litanie :

        « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi. »

        Bon, le lien avec le Trading est un peu capillotracté, mais étant Immortel j’ai une éternité pour m’en remettre.

        Personnellement, j’ai toujours une pointe au coeur en entrée d’un Trade (sur Future Cac en ce moment), exactement la même tension que lors d’une partie d’échecs. Une sorte de conditionnement nécessaire pour être prêt à clôturer rapidement, indépendamment du sens de sortie. Je n’ai pas appliqué la recette de la Litanie pour calmer mes émotions, je crois que je n’aurai pas le temps de m’en souvenir le moment venu. Si je devais vraiment me faire une peur mortelle, j’espère que je serai capable d’arrêter le Trading.

        Bon weekend,

        Yves

      2. Bonjour Yves;

        S’il y avait une recette miracle pour ne plus avoir peur… Ce serait absolument terrible!
        Je conçois la peur comme un outil d’auto-préservation, toutefois, il peut facilement se retourner contre nous lorsque la peur n’est au fond que la projection des angoisses personnelles et non une réaction nécessaire à la subsistance.

        Refuser l’idée de peur est, je crois, peu productif car inaccessible. Au contraire, accepter la peur comme une émotion possible (probable?) et se préparer en amont pour savoir la gérer me parait plus porteur…

        Au lieu d’être dans une lutte contre la peur, prendre la partie de nous qui est effrayée par la main et la rassurer en lui montrant que dans cette situation, la peur n’est pas nécessaire.

        Cela passe par un mode opératoire clair, en concordance avec notre personnalité et nos réactions.

        Tout comme « absence de preuve ne signifie pas preuve d’absence » ; « la peur n’exclus pas le danger »
        J’adore le proverbes;-)

        Caroline

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