« The Big short » et l’instinct grégaire des traders

Avant toute chose je souhaite à tous les lecteurs de Neuro-trading une belle année 2016.

Avant les fêtes, j’étais invitée à l’avant-première parisienne du film « The big short », que j’ai beaucoup apprécié au demeurant. Pour le sujet qui nous occupe en ses lieux, un point a particulièrement attiré mon attention : l’instinct grégaire de l’ensemble des traders du film.

Si vous ne l’avez pas encore vu, je vous situe l’action : Le film décrit l’histoire de plusieurs traders qui ont shorté le marché immobilier américain (les subprimes) entre 2006 et 2008.

A cette époque, la quasi-totalité des financiers de la place (banquiers, gérants de fonds, agents de notation à la solde des banques, analystes…) soutenait mordicus que ces produits hybrides, toxiques et en dehors de toute logique cartésienne, ne pouvaient pas s’effondrer. Des personnes instruites et compétentes, souvent outrageusement rémunérées ne comprenaient pas qu’un marché ne pouvait pas monter indéfiniment : ubuesque ! La bulle immobilière finit par éclater et la suite, on la connait, nous y sommes encore englués…bref !

A la base Michael Burry (Christian Bale), un gérant de fonds fantasque « prophétise », chiffres à l’appui, la chute du marché. En 2006, il crée un produit spécifique qui vise à shorté le marché et il mise tout là-dessus. Dans son sillage, plusieurs protagonistes font de même, chacun avec leur histoire. Le temps leur donnera raison, mais les mois, voir les années qui passent mettent leur conviction et leurs nerfs à rude épreuve. Sans dévoiler le film, ce qui ne serait pas très sympa de ma part, je vais revenir sur deux points :

  • L’instinct de base qui leur a permis de faire jackpot
  • La gestion de l’attente

 

L’instinct de base :

Si l’histoire et les personnalités de tous ces personnages sont bien spécifiques, je retrouve un point commun très important : l’instinct grégaire méfiant.

En effet, un ensemble d’indicateurs comportementaux montrent qu’ils ont tous un taux de méfiance important dans l’environnement, qu’ils perçoivent comme hostile et dangereux (ce qui ne les empêche pas d’agir…)

Cet instinct grégaire méfiant leur confère plusieurs qualités : capacité d’observation, forte résistance à l’opinion dominante et développement d’un avis personnel, absence de besoin d’adhésion ou de cohésion avec le groupe en général, motivation forte pour chercher des réponses. Par effet miroir, des points faibles sont aussi bien présents : réactivité forte à tout ce qui vient remettre en cause leur conviction, forte propension au stress, sentiment de solitude et d’abandon.

De façon plus générale, ce film illustre une idée que je vais développer demain dans la chronique psycho de DailyFX : la prédisposition des traders qui ont un instinct grégaire méfiant à des approches de trading contrarian.

Le contrarian joue la correction de marché ou le revirement de tendance. Temps qu’il reste sur des unités de temps réduites et que son exposition est raisonnée, c’est une approche comme une autre bien qu’elle nécessite une vision particulière du monde.

Toutefois, sur des UT plus larges ou avec une exposition forte, ce système de travail provoque une réelle angoisse…

 

La gestion de l’attente

En visionnant le film, j’avais mal pour eux tellement je comprenais la souffrance qu’ils devaient endurer dans l’attente.

Certains d’entre eux ont dû tenir presque deux ans… Je ne veux pas vous dévoiler les leviers de l’action alors, je vais rester circonspecte et je reste concentrée sur les leviers mentaux.

Un trader qui a beaucoup de méfiance grégaire est naturellement réactif aux évènements extérieurs. C’est un guetteur, je le répète et il paie le prix de ces qualités : une vision inconsciente peu optimiste et la sensation que les choses peuvent mal se passer. Si l’on ajoute à cela le temps qui passe, les informations contradictoires et la pression financière, on en arrive à des situations très difficilement gérables mentalement.

Alors comment ont-ils fait pour tenir ?

Il y a plusieurs leviers :

  • L’analyse factuelle et « scientifique » de nombreux paramètres : économiques, sociaux, financiers… La recherche d’information, la curiosité au sens large.
  • La logique terrienne : L’état actuel du marché est une hérésie, cela ne peut pas durer longtemps (approche fondamentaliste)
  • La protection dans les moments de doute : certains, qui avaient une conviction moins forte ont cherché à se couvrir.
  • Le choix des influenceurs : Burry (celui qui a la conviction la plus forte) finit par refuser d’écouter certaines personnes. Il est tellement exposé qu’il ne peut pas sauter du train en marche et que son rejet des opinions contraires est le seul moyen de protéger son mental.
  • La recherche de sens : Certains traders s’appuient sur leurs valeurs pour justifier la prise de risque : l’attitude des banques de crédit (taux variable) les écœure et ils ont le sentiment de mener une croisade.
  • Une vision grand-angle et un détachement sur son destin personnel : «  qu’importe mon destin personnel, si j’ai raison l’économie va s’effondrer et ce n’est pas souhaitable»
  • La sensation d’être dans le bon camp : c’est un film Américain, alors on retrouve cette vision très marquée du Bien et du Mal : « Les banquiers et les agences de notation sont très méchants et nous sommes très Gentils »
  • L’acceptation de la ruine : Il en vient un moment où plus personne n’y croit et lorsqu’un fond est largement exposé, vient le moment où le trader se dit qu’il est foutu et où il accepte son sors, de guerre lasse.

Conclusion

Si vous êtes toujours en train de lire cet article, c’est parce que le mental du trader vous intéresse, alors un seul conseil : allez voir ce film, il sera probablement porteur d’une réflexion constructive sur votre propre façon d’opérer.

 

2 réflexions au sujet de « « The Big short » et l’instinct grégaire des traders »

  1. Bonjour,

    Je n’ai pas vu le film ,mais l’an dernier j’ai lu le livre orignal de Michael LEWIS (au passage son 1er livre « Poker menteur  » est tout aussi remarquable ) et je voudrais rajouter une remarque :

    Le dénominateur commun de tous les personnages est leur haut degré d’expertise . En effet ,tous les montages financiers utilisés à l’époque : en commençant par les CDS , leur emipilement dans les CDO, les CDO square, etc reposent certes sur l’idée louable au départ de l’optimisation des bilans bancaires , mais sont également très opaques car d’une part l’évaluation du risque en finance une tache ardue et d’autre part il y a comme des illusions statistiques , c’est-à dire des sous-estimations de certains risques , du fait de leur agrégation . Donc pour mettre en exergue les limites de ces montages et parier contre il fallait déjà une très grande technicité et des données brutes plus ou moins voilées que peu de gens possédaient . Cela me parait plus un pari « technique  » , chiffré qu’un instinct qui lui repose sur une intuition .Et il n’y pas d’intuition , de convictions dans leurs positions car dès le départ pour tous les insiders est clair que ces montages ne reposent sur rien et que les chiffres sont mauvais .

    1. En effet, l’expertise est claire, toutefois un expert peut aussi faire des choix qui vont vers le consensus générale. Pourquoi ce choix et pas un autre, sur un autre marché? Ici, c’est l’instinct de base qui entre en compte et qui conditionne notre vision du monde de façon globale.
      Caroline

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